La Ciudad Perdida...., un nom qui fait rêver.... Jacques
Soustelle m'en avait parlé comme d'un des derniers sites
au monde où notre imagination peut se déployer sans
entraves : ici, on peut rêver à l'existence des premiers
hommes.
Mais il n'y a ni route ni chemin balisé qui mène
à Ciudad Perdida.
Pour s'y rendre, il faut solliciter l'autorisation du gouvernement
et prendre, très tôt le matin, un hélicoptère.
Les plages bordées de cocotiers, les maisons basses, la
blanche cathédrale de Santa Marta s'effacent. Comme un
vautour s'élevant peu à peu dans les airs, l'hélicoptère
décrit des cercles concentriques au dessus des collines
couvertes de cactus, puis de lauriers et de bananiers, enfin d'épaisses
forêts.
La crête neigeuse de la Sierra Nevada ( pic
Bolivar : 5775 m) disparaît derrière les nuages :
pyramide isolée des trois cordillères, surgie il
y a cent millions d'années au bord de la fosse des Caraïbes,
contemporaine des grands reptiles de la fin du tertiaire, seule
montagne au monde à voir se déployer sur 40km de
rayon tous les climats, toutes les essences - et à loger
à la fois des hommes de l'âge atomique et des hommes
de l'âge de pierre !
Plus de lauriers ni de myrtes, de palmiers ni de bananiers, mais
des ceibos, des fromagers, des cêdres-zambo qui s'élèvent
tout droit à 40 m du sol, protégeant du soleil ardent
ingas et caoutchoucs. Sous les branches, les
merles voisinent avec les perroquets, les loriots avec les éperviers,
et les aras rouge sang donnent la réplique aux toucans
au bec jaune.
Parfois, un tigron guette écureuils et martres. Vers les
quebradas accourent les caïmans, les iguanes les crabes
sauteurs, les culebras (dont la redoutable cascabel plus dangereuse
que nos vipères). Sous les feuilles du
macondo se tapit l'araignée noire dont la piqûre
est mortelle.
Nous montons toujours et l'on ne voit que l'impénétrable
forêt, grimpant à l'assaut des montagnes. Cà
et là, un torrent se glisse entre les arbres, une cascade
dégringole entre les rochers. On devine le Rio Buritaca,
que surplombe à mi-pente une vaste terrasse circulaire.
L'hélico dessine une boucle dans la vallée, puis
vient se poser sur l'esplanade dans un dernier grondement d'ailes.
Nous voici sur le seuil de la Ciudad Perdida. L'exquise fraîcheur
de l'air (à peine 24°) nous enchante. Pas un bruit.
Les 2000 ou 3000 indiens du village ont disparu au XVIIe siècle
sans laisser d'autres traces que ces fondations, ces murs , ces
terrasses , ces conduites d'eau, ces escaliers de pierre taillés
à même la forêt. Rien d'autre, car la jungle
et l'humidité - il pleut tous les jours à partir
de 13 heures - ont eu raison des outils de bois ou de corne, des
objets de culte... et des ossements.
Il y a eu des hommes dans l'Altiplano colombien dix mille ans
avant notre ère, mais ceux-ci n'ont colonisé la
sierra qu'il y a quinze siècles. Les Taïronas nous
ont laissé une céramique à la fois domestique
et rituelle, et une orfèvrerie digne du trésor des Scythes.
Au fur et à mesure que nous descendons, de terrasse en
terrasse ( il y en a plus de 80) nous émerveillant d'un
habitat si bien adapté à l'environnement qu'il fait
corps avec la forêt, nous essayons d'imaginer la vie de
ces hommes. Quelques-uns - les Kogi ont survécu, et leurs
descendants mènent encore , à peu de choses près,
la vie que leurs ancêtres menaient il y a mille ans.
Des ethnologues, dont le plus célèbre a été
Reichel Dolmatoff, ont étudié leurs moeurs. Maintenant
protégés, ils vivent de chasse, de pêche,
de cueillette et d'un peu d'agriculture. Merveilleux coureurs
des bois, ils savent relier en une journée, par des chemins
connus d'eux seuls, la montagne à la côte, distance
que des marcheurs mettent cinq jours à parcourir.
Les nuages s'amoncellent, le vent se lève, il faut reprendre
l'hélicoptère. Et la question me poursuit, à
laquelle je ne trouve aucune réponse : quelle est la place
de ces peuples oubliés, de ces civilisations mortes, dans
l'économie divine ? Dans l'ère chrétienne,
nous avons adopté une conception unilinéaire de
l'histoire : nous la voyons comme une pyramide qui, malgré
guerres, famines, régressions, continue de s'élever
sous nos yeux. Mais quel rôle attribuer à ces cités
enfouies, totalement closes, de l'ère précolombienne
? Je me posais déjà la question, voici trente ans,
devant les pyramides mayas du Yucatan : quand nos pères
bâtissaient les cathédrales, le sang des victimes
coulait sur les autels de Huitzipopotchli, et les prêtres
n'en finissaient pas d'ouvrir les poitrines des jeunes hommes
pour en offrir le coeur au dieu-jaguar.
Mais les chrétiens du Siècle d'Or se sont-ils beaucoup
mieux conduits - incendiant les villages, détruisant les
lieux de culte, condamnant au feu, torturant ou réduisant
en esclavage les "sauvages" qui refusaient le baptême
? Pourtant, ceux-ci ne leur avaient rien fait , ils ne demandaient
qu'à vivre, en accord avec leurs lois, sous la direction
de leurs caciques et de leur grand prêtre. Ces êtres
nus ne connaissaient ni la roue ni la boussole, mais
leurs textes manifestent un sens religieux que nous pourrions
leur envier :
Au commencement était la mer,
Il n'y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes.
La mer n'était ni les hommes , ni les choses, mais elle
était la mer de tout ce qui allait venir
L'esprit de ce qui allait croître, elle était la
pensée et la mémoire de tout.
Pierre de BOISDEFFRE.
Ancien Ambassadeur de France en Colombie
Crédit Photos : Denis POYER